#LE16CC

L’incroyable histoire d’une petite librairie bientôt centenaire

La librairie Lavocat, située avenue Mozart côté Jasmin, est une petite librairie de quartier animée et singulière. Fondée en 1920, elle a connu seulement deux libraires en un siècle : Marie Estelle dite « Madamoiselle Lavocat » qui la dirigea pendant plus de 50 ans et Frédéric Airy qui prit sa suite à l’âge de 20 ans en 1990.

C’est sur un banc face à l’échoppe que nous avons rencontré ce libraire passionné. Une discussion entrecoupée par le va-et-vient, les apostrophes et les plaisanteries des clients qui nous a plongés en quelques heures dans la vie trépidante de cette maison pas comme les autres.

Frédéric, racontez-nous l’histoire de la librairie…
Elle a été fondée en 1920 par M. Guilleminault et sa femme, née Mme Lavocat. Très tôt, les enfants du couple ont pris les rênes de l’établissement, et notamment l’aînée, Marie-Estelle. A 18 ans, elle avait déjà un caractère bien affirmé. C’est elle qui choisit pour enseigne le nom de jeune fille de sa mère, car selon elle « Aller chez Lavocat, cela sonne mieux qu’aller chez Guilleminault ».

C’était une sacrée personnalité ?
Oui. Pendant longtemps, elle a été une figure emblématique d’Auteuil. Mademoiselle Lavocat, comme on l’appelait, aimait autant les livres que les gens. Elle connaissait chacun et n’avait pas son pareil pour raconter les histoires, marier les livres et les habitants du quartier. Elle est à l’origine de nombreuses unions ! Présidente des libraires de France, elle travaillait encore à 70 ans lorsque je l’ai rencontrée. Malgré son envie de vivre ses derniers jours dans la librairie, elle devait alors se résoudre à la vendre.

 

 

Comment l’avez-vous convaincue de vous céder son affaire ?
A l’époque, j’avais 20 ans et j’étais stagiaire libraire chez un concurrent. Je lui ai fait une offre financière, bien en-dessous des propositions des repreneurs potentiels. Mais, amusée par mon audace et mon enthousiasme, c’est finalement moi que Mademoiselle Lavocat a choisi pour prendre sa suite. Sans doute parce qu’elle avait le même âge lorsqu’elle avait pris en main les destinées de la librairie…

Une belle marque de confiance mais aussi une grande responsabilité ?
Je savais que je voulais suivre ses traces et continuer à faire de la libraire un lieu de vie et de rencontres autour des livres. Le quartier Jasmin Auteuil est un petit village où tout le monde se connaît. Les habitants sont très attachés à l’établissement qui a conservé son charme d’antan avec ses bibliothèques et son comptoir en bois, ses livres bien ordonnés sur les tables. Certains y ont acheté leurs premiers bouquins enfant dans les années 50/60 et ont pleins de souvenirs, d’autres s’arrêtent sur le chemin du marché pour discuter et trouver leur lecture du week-end. On voit les gamins grandir et les clients devenir des amis au fil du temps.

 

 

Il ne se passe pas cinq minutes sans qu’une personne n’entre ! (rire) A l’heure où les livres s’achètent en un clic sur internet, comment expliquez-vous cette fidélité ?
Les gens recherchent le contact. Le contact avec les livres qu’ils aiment regarder, toucher, sentir ; et le contact humain. Etre libraire demande d’avoir de l’empathie. Il ne suffit pas d’être un intello lettré. Il faut savoir écouter les personnes et deviner leurs goûts, ce qu’elles recherchent à l’instant présent, les textes et les mots qui sauront les faire voyager, oublier leurs problèmes ou retrouver leur gaieté. Comme dans toute relation intime, on peut tomber amoureux d’un récit, d’un auteur, ou au contraire, détester une histoire, certaine pouvant heurter ou faire resurgir des émotions enfouies.

On dit que les gens n’ont plus le temps de lire, accaparés par la télé, les jeux vidéo, les réseaux sociaux. C’est ce que vous ressentez ?
Cela fait 28 ans que j’ai repris la librairie et ma petite entreprise ne connaît pas la crise : chaque année est même meilleure que la précédente ! La lecture demande une concentration et un certain effort, certes, mais elle procure des sensations uniques. Lorsque vous regardez un documentaire sur les transgenres ou les migrants par exemple, vous voyez des images défiler, vous suivez des histoires puis zappez. Avec  un livre dont le narrateur serait un transgenre ou un migrant, vous allez vivre son histoire de l’intérieur, comprendre réellement par la force des mots ce qu’il ressent, ses douleurs, ses questions. Seule la littérature permet de se mettre dans la peau de l’autre et de s’ouvrir aux autres. « On ne lit jamais un livre. On se lit à travers les livres, soit pour se découvrir, soit pour se contrôler » disait Romain Roland.

Quels livres aimez-vous en particulier ?
J’attache plus d’importance à la forme qu’au fond, aux sons des mots plutôt qu’au sens d’une histoire. J’aime le style d’écriture, la narration d’un récit. Mon dernier coup de coeur : Une vie comme les autres de Hanva Yanagihara. Marcel Proust reste l’un de mes écrivains préférés et je suis un fervent lecteur de Karl Ove Knausgård, le plus Proustien des romanciers norvégiens. Pour l’anecdote, la librairie Lavocat est la librairie de France qui vend le plus d’ouvrages de l’écrivain. J’ai eu le plaisir de le rencontrer et il connait désormais son succès dans le « quartier Jasmin » !

 

 

Il faut dire que vous avez une façon bien à vous de transmettre votre passion, avec des chroniques littéraires apposées sur les livres, qui sont des romans à eux tout seuls !
Je suis insomniaque et un lecteur acharné. Ça aide ! Je lis un livre par jour et j’aime écrire, décrire un roman qui m’a transporté. Les habitants du quartier adorent s’arrêter devant la librairie pour lire ces chroniques exposées en devanture. Je les publie également sur la page facebook de la librairie que j’anime moi-même. Une façon d’être à la fois moderne et old school avec ces longues fiches de lectures.

Dans 20 ans, vous serez encore là ?
Sans doute. Mais j’avoue avoir regretté dernièrement de ne pas m’être présenté aux élections municipales. J’ai pleins d’idées pour l’arrondissement et connais bien les attentes des habitants, à force de discuter avec eux ! Qui sait si un jour, je ne rencontrerai pas un(e) jeune libraire enthousiaste et lui passerai le flambeau pour me lancer dans la politique. Mais c’est une autre histoire…